UN MIRACLE A JARJAYES

par | Déc 18, 2021 | HISTOIRE DE JARJAYES, MÉMOIRE DES HOMMES | 0 commentaires

Quand on parle miracle dans notre région, on pense immédiatement à Notre Dame du Laus et aux apparitions observées par Benoîte Rencurel, la bergère du Laus,  cette paysanne illettrée, qui fut pendant 54 ans témoin d’apparitions de la vierge Marie au Laus .

On sait que Benoîte Rencurel est née à St-Étienne-d’Avançon le 27 septembre 1647 et qu’elle est morte au Laus, le 28 décembre 1718, «en odeur de sainteté», ainsi qu’on peut le lire sur son tombeau.

Or, parmi les plus anciens et les plus authentiques documents qui concernent la Bergère, il faut mettre au premier rang la procédure canonique qui fut faite, à Gap, deux ans après sa mort, à l’occasion de la guérison de Lucrèce Souchon des Praux (ou des Préaux), qui fut l’objet d’une guérison miraculeuse dans le château de Jarjayes, le 25 septembre 1720, par l’intercession de Benoîte Rencurel et l’invocation de Notre-Dame du Laus.

Les extraits qui suivent sont pour l’essentiel, tirés des deux ouvrages suivants :
Information canonique sur la guérison miraculeuse de Lucrèce Souchon des Praux par l’intermédiaire de Benoîte Rencurel, bergère du Laus , publié par l’abbé Paul Guillaume, archiviste ds Hautes-Alpes, Chanoine honoraire de Gap (1842-1914)
Notre-Dame Du Laus et la Vénérable Soeur Benoite (d’après les manuscrits authentiques conservés au pieux sanctuaire). Maria Sancta Lacensis (1895).
et du Site Internet: https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/nddulaus

L’orthographe des mots cités est celle des textes d’origine.

Notre histoire se passe en 1720 soit 2 ans après la mort de Benoîte.

1720 est une funeste année pour la Provence. En effet, le Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Moyen-Orient accoste à Marseille le 25 mai 1720 et la Peste se propage progressivement dans la ville. Celle-ci va faire des ravages et décimer environ 40 000 personnes dans la ville soit la moitié des habitants de l’époque. Elle se répandra rapidement dans toute la Provence, où elle fera, entre 1720 et 1722, entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

Mademoiselle Lucrèce Souchon-Despréaux, âgée de 26 ans (née à Gap, le 26 octobre 1694), fille de Claude Souchon-Despréaux, seigneur des Praux ancien Premier président au Bureau des Finances de Provence, « était religieuse, du  nom du Saint-Esprit. en même temps que sa soeur, du nom de Sainte-Barbe, au monastère de Sainte-Ursule, à Aix-en-Provence ».

Sa santé, plusieurs fois éprouvée par de cruelles maladies, se trouva complètement ruinée en mars 1720. Une fièvre continue, accompagnée d’accès violents et fréquemment renouvelés, affligea la jeune religieuse. Survinrent ensuite des vomissements continuels qui ébranlèrent tout l’organisme et produisirent d’abord des convulsions et ensuite une paralysie qui affecta la tête, la langue et tout le côté droit du corps, de sorte que la malade ne pouvait ni parler, ni se servir de son bras droit et de sa jambe droite. De plus, lorsque ces membres malades n’étaient pas solidement appuyés, ils étaient saisis de tremblements convulsifs qui produisaient en ceux qui les voyaient une sympathique compassion pour la pauvre infirme (Notre-Dame du Laus et la Vénérable Soeur Benoite-Maria Sancta Lacensis 1895).

La peste qui sévissait à Marseille menaçait la ville d’Aix.

Sœur Marie de l’Incarnation, supérieure du monastère de Ste-Ursule d’Aix, âgée d’environ 60 années, avait usé de plusieurs et différents remèdes, sans succès, et les meilleurs médecins d’Aix avaient renoncé à la guérir.

A la fin du mois d’aôut 1720, la contagion commençait à se répandre dans la ville. Le président Despréaux, afin de soustraire sa famille aux atteintes du terrible fléau, se décida à quitter la Provence pour venir habiter Gap ou l’une de ses terres. Il obtint, à cet effet, que ses filles fussent autorisées à l’accompagner dans les Alpes.

« On fit sortir Lucrèce de ce monastère, pour éprouver si le séjour de Gap, son pays natal, et un changement d’air pourroient lui redonner l’usage de ses membres perclus, et la remettre en estat de servir la communauté ; elle sortit de ce monastère au commencement de septembre, accompagnée de la sœur Henriète de Ste-Barbe, sa sœur, aussi religieuse de ce monastère ; le jour même que ladite malade sortit du couvent, elle estoit dans un estat si pitoyable qu’on feut obligé de la porter au bras, despuis son lit jusqu’à la voiture, et de là l’y coucher, ne pouvant donner à son corps une autre situation, en telle sorte, que les autres religieuses de la communauté ne croyoient pas qu’elle fût en estat de soutenir la fatigue du voyage et de vivre jusqu’à son arrivée à Gap ».

Ils quittèrent le monastère le 2 septembre 1720.

« Elle voyagea en chaise roulante, dans laquelle on lui avoit préparé une espèce de lit, avec des carreaux sur lesquels elle étoit couchée et apuiée du cotté droit, parce que, dès que ce costé-là n’estoit pas apuié, elle avoit un tramblement universel de toute ceste partie de son corps, et elle avoit sa teste couchée sur l’estraspontin.
Elle était tellement faible qu’elle a dû faire quelques séjours en chemin pour se reposer et qu’elle n’est venue qu’à petites journées, ayant resté quatre jours en chemin, pour venir de la ville d’Aix en celle-ci, où l’on peut venir dans trois jours, mesme commodément ». (Information canonique sur la guérison miraculeuse de Lucrèce Souchon des Praux par l’intermédiaire de Benoîte Rencurel, bergère du Laus, publié par l’abbé Paul Guillaume, archiviste ds Hautes-Alpes, Chanoine honoraire de Gap – 1842-1914).

Arrivés à Gap le 6 septembre, le convoi reçut ordre, de la part des édiles, de ne pas s’y arrêter et cela, à la suite des ordres donnés, dès le 11 août 1720, par la municipalité, aux habitants de Gap « de ne réfugier aucune personne venant de Marseille ou de son terroir, pour estre soubçonnés de la peste » (Arch. com. de Gap, n° 494, fo 81 vo).

On amena donc la malade au château de Jarjayes (le château actuel), chez sa sœur, Anne, femme d’Henri de Montauban, seigneur de Jarjayes (Henri de Montauban de Flotte du Villar, seigneur de Jarjayes, marié, le 22 décembre 1715 avec Anne Souchon Des Préaux. Il abjura le protestantisme. Mourut sans postérité et fit héritier de ses biens Scipion de Montauban du Villar, son cousin).

« La pauvre infirme, qui avait déjà mis quatre jours pour venir d’Aix en chaise roulante, fut transportée à Jarjayes en chaise à porteurs. Placée sur le siège, elle ne put s’y tenir longtemps, et bientôt elle tomba au fond. Les porteurs, entendant le bruit de sa chute, crurent qu’elle était morte et ne se mirent pas en peine de la relever. Ils ne prirent même plus aucune précaution pour lui faire éviter les plus rudes secousses. Pressés d’arriver, ils franchissaient en sautant les fossés, les ruisseaux , les broussailles et tous les obstacles qui pouvaient les retarder. La pauvre malade, roulée comme un peloton, arriva au château plus morte que vive ».

Ce récit permet d’imaginer l’état du chemin qui reliait alors Gap à Jarjayes.

Lucrèce arriva enfin au Château de Jarjayes le 7 septembre 1720.

Pendant quinze jours elle resta dans cet état; à la fin, elle fit comprendre par signes à sa soeur qu’on fit célébrer au Laus une neuvaine de messes à son intention. Le 24 septembre 1720, soeur Sainte-Barbe, accompagnée de son frère, messire Pierre Souchon-Despréaux, conseiller au parlement de Provence, de sa belle-soeur et de quelques autres personnes, franchit le col du Tourond et se rendit au Laus, « demanda une neuvaine de messes, se confessa, communia, et promit, si sa soeur guérissait, de réciter tous les jours les litanies de la Sainte Vierge et de faire toutes les années, à pareil jour, le pèlerinage du Laus. Puis elle fut tout de suite au tombeau de la soeur Benoîte, prier pour la guérison de sa sœur Lucrèce ».

Avant de partir, elle prit de l’huile de la lampe, et elle s’en retourna pleine de confiance. Elle était si sûre d’obtenir la grâce qu’elle avait demandée, qu’elle s’attendait, en rentrant au château, à rencontrer la malade venant au-devant d’elle. Il n’en fut rien, mais cependant elle ne désespéra pas. Vers les neuf heures, elle oignit de l’huile du sanctuaire toutes les parties malades.»

Le lendemain, Lucrèce commença progressivement à retrouver l’usage de la parole et de tous ses membres.

« L’infirme descendit de sa couche et s’habilla avec autant d’assurance et de prestesse que si elle n’avait jamais été malade; puis elle se mit à genoux pour remercier Dieu de la grâce qu’il venait de lui faire ».

Le président informa aussitôt le curé de la paroisse de Jarjayes, Louis Tourniaire, de l’évènement extraordinaire qui venait de se passer, en le priant de se rendre à la chapelle du château pour rendre grâces à Dieu. Le pasteur s’empressa de se rendre auprès de l’heureuse famille. Il félicita la miraculée, prit part à la joie de ses parents et présida aux prières de la reconnaissance.

Trois jours après, elle allait au Laus porter sa reconnaissance à la bonne Mère et à soeur Benoîte.

Le procès-verbal de cette guérison miraculeuse a été dressé par l’ordre de Mgr de Malissoles, évêque de Gap, et l’original en est conservé aux archives départementales de Gap.

« En reconnaissance de la faveur qui lui avait été accordée, Mademoiselle Despréaux broda de ses mains un ex-voto quelle déposa devant d’autel, et qu’on voit encore aujourd’hui fixé au mur de l’église, au-dessus de la porte de la sacristie. Cette broderie de soie et d’or porte au milieu un Agnus Dei d’argent, avec cette légende : « Manus a deipara paralysi liberata contexuit, obtulit — La main guérie de paralysie par la Mère de Dieu a brodé et offert ce présent» (Maria Sancta Lacensis – Notre-Dame du Laus et la Vénérable Soeur Benoîte- 1895).

Faut-il croire aux miracles ! Je ne sais pas. En tout cas, celui-ci est attesté par l’Église pontificale.

Et ce miracle, dans lequel la bergère du Laus n’intervint que par les prières qui l’invoquaient, est, selon Félix Allemand, un de ceux qui sont considérés comme devant le plus servir à sa canonisation future.

Note: les apparitions de la Vierge Marie au Laus ont été reconnues officiellement par l’Église catholique le 4 mai 2008 et Benoîte Rencurel, dont le procès en béatification est ouvert, a été reconnue « vénérable » par le pape Benoît XVI le 3 avril 2009.

JS

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