Autopsie d’une photographie ancienne : Jarjayes, la vieille église.

par | Avr 1, 2026 | HISTOIRE DE JARJAYES, MÉMOIRE DES HOMMES, MÉMOIRE DES LIEUX, MONUMENTS ET LIEUX, Non classé | 0 commentaires

Voici un document remarquable qui peut être considéré comme l’une des plus anciennes photographies connues de Jarjayes .

Nous y découvrons une scène représentant les derniers habitants de l’ancien village de Tréchâtel autour de la vieille église des Trois-Châteaux et du presbytère encore debout sur un cliché pris entre 1890 et 1900.

1- La photographie :

Il ne s’agit pas d’une carte postale, mais bien d’une photographie dont l’auteur nous est malheureusement inconnu.

Analysons notre photographie. Celle-ci est de couleur sépia brillante, le papier est albuminé brillant, sa taille réélle est d’environ 17 X 12 cm.
Si l’on en croit les sites spécialisés parcourus sur Internet (par ex le site génea-logiques / dater-une-photographie-entre-1840-et-1930 ), la photo peut-être datée dans une période située entre la fin du 19e siècle et le tout début du 20e et plus précisément des années 1890 à 1900.
En cherchant sur le net, on trouve quelques photos très comparables ayant la même dimension et datées de la même époque
Voici, par exemple, une photo présentée sur le site internet sesa-aude.fr représentant une vue générale du village et des châteaux de Lastours, dans l’Aude. Photographie sépia,de 16;5 cm x 12 cm, datée du 28 juillet 1890.

Lastours (Aude) CPA 1890

2- Le sujet et les personnages :

Le photographe a souhaité éterniser la vieille église des Trois-Châteaux en arrière-plan du presbytère.
Bien que l’église ait encore son portail et son clocher, on constate que la toiture était déjà effondrée et le bâti en très mauvais état.

Au premier plan, on découvre  sur le seul cliché connu pris sous cet angle et à cette distance, les vestiges de l’ancien corps de logis du château auquel était adossé l’église.

On sait par nos historiens que « ce château construit par la famille de Jarjayes vers 1178 sur le rocher dominant le village, possédait un donjon carré d’un côte et circulaire de l’autre, remplacé au 14e siècle, par un autre auquel on ajouta vers la fin du 15e un corps de logis et, après la prise de Jarjayes par Lesdiguières en 1588, une tour circulaire. A ce dernier a succédé, vers 1604, le château moderne » (F. Allemand, Dictionnaire biographique des Hautes-Alpes – Bulletin de la Société d’Etudes des H.A. 1911).

Voici comment l’abbé Félix Allemand, curé de Jarjayes à l’époque où la photo fut prise, décrit le lieu en 1895 dans son « Histoire de Jarjayes » :

« Il est un mamelon nommé la Citadelle. En cet endroit, s’élevait, comme le nom le dit, une forteresse qui défendait puissamment l’entrée du village. Les remparts subsistèrent jusqu’aux guerres du 16e siècle où, Jarjayes ayant été pris par Lesdiguières, ils furent démantelés. Au dessous de la citadelle, sur la face sud du mamelon, était construit le château, ce qui a fait donner à la hauteur le nom de Tréchatel, lequel formé de la particule tré (retrô, au delà), signifie derrière le château, et non trois châteaux, comme on l’a prétendu à tort ; Cet édifice, converti en cure après les guerres de religion, n’est plus qu’une masure. Au dessus du château et y attenant, se trouvait la chapelle seigneuriale sous le vocable de St-Thomas et St-Restitut ; cette chapelle, qui devint plus tard l’église paroissiale, est maintenant en ruine » (Histoire de Jarjayes -1895).

On observe sur la photo ce qui ressemble à une ancienne tour circulaire, sans doute celle ajoutée par les seigneurs du moment (famille de Flotte à cette époque), selon Félix Allemand (voir plus haut) après la prise de Jarjayes par Lesdiguières à la fin du 16e siècle.

L’édifice a servi par la suite à loger le curé de la paroisse. Sur le cadastre de 1810 (Napoléon), il est en effet qualifié de presbytère (ou cure).
Pour protéger le bâtiment des assauts de la pluie et du vent, la tour a été, par la suite, recouverte d’une toiture en ardoises.

Voici une autre carte postale du photographe Réveillet, de la même époque (circulée en 1906), représentant une vue générale du village. On y voit , au loin, le même site photographié depuis le quartier du Collet .

En zoomant sur la chapelle, on peut constater l’état des bâtiments très similaire. 

Et, pour vous permettre de mieux visualiser le lieu, une évocation avant/après avec une photo récente prise sous le même angle :

Asso Trois-Châteaux - Jarjayes - Eglise des Trois-Châteaux-ouest-1890-2026

Les personnages :

On distingue, devant le presbytère, un homme bien mis en costume d’époque, redingote longue et noire et chapeau haut de forme.
A la fenêtre, peut-être celle de la cuisine, une femme aux cheveux tirés en arrière.

Si l’on considère qu’il s’agit des occupants du presbytère, et en supposant que le cliché a été pris entre 1880 et 1900, il peut s’agir, si l’on se réfère aux recensements de 1886 à 1911 (Archives départementales des Hautes-Alpes) :

– en 1886 Jean Martin, curé âgé de 37 ans et Marie Martin, sa sœur servante âgée de 20 ans
– en 1891 Jean Martin, le même âgé de 42 ans et Caroline Martin, sans doute la même âgée de 25 ans et qualifiée de domestique .

– recensements de 1896, 1901, 1906 et 1911 : Félix Allemand, desservant (curé) -depuis 1893-, et Marie Allemand sa sœur, sans profession.

On peut donc supposer que les personnages présents sur la photo sont, soit le Père Jean Martin et sa sœur si la photo a été prise avant 1893, soit l’Abbé Félix Allemand et sa sœur si la photo est postérieure à cette date.

Comparons maintenant cette photographie avec une autre carte postale ancienne des Imprimerie et Librairie Alpines , également signée Réveillet, ayant circulé en 1904 et qui représente la même scène prise sous un autre angle.

 

On aperçoit dans l’angle du bâtiment un personnage trés similaire à celui de notre photo, posté devant le presbytère et vêtu de manière identique.

En les rapprochant, on peut se poser les questions suivantes :
– Est-ce le même personnage (vêtu de noir avec un chapeau haut de forme) ?
– Est-ce le même photographe (Reveillet) qui a pris les deux clichés, celui de la photo et celui de la carte postale  ?
– les photos ont-elles été prises le même jour ?

On sait que c’est en 1891 qu’apparurent les cartes postales photographiques. En effet, la première carte postale imprimée et illustrée photographiquement en France fut créée à Marseille, en août 1891, par Dominique Piazza (1860-1941). (site marseille.fr)

Il est donc possible que ces photos aient été prises -avec bien d’autres sans doute- par le même photographe avec l’intention de servir d’illustration à une carte postale.

3- Contextualisation de la scène photographiée:

Remontons ensemble le temps pour nous situer à cette époque.

Nous sommes à la fin du 19e siècle, entre 1890 et 1900, le vieux village de Jarjayes situé sur les hauteurs de Tréchâtel (actuellement les Trois-Châteaux) n’est plus que l’ombre de lui même.
Depuis l’invasion de la région en 1692, par les troupes du souverain piémontais Victor-Amédée II, engagé dans la Ligue d’Augsbourg contre la France de Louis XIV, le village de Tréchatel et le château, incendiés par le Duc de Savoie, et en partie reconstruits, ne se sont jamais vraiment relevés.

La scène se déroule au quartier appelé Vière, qui signifie village. Seuls l’église, le presbytère et quelques maisons ont été partiellement conservés.
La plupart des habitants, ont pour leur part choisi de rebâtir leur maison plus bas dans le village,

dans un endroit plus accessible, en bordure de la route de Gap à Barcelonnette, ouverte en 1801 (première route départementale classée dans les hautes alpes), au quartier du collet et au plus près de l’église moderne, et du château seigneurial construit par la famille de Flotte de Montauban au début du 17e siècle (voir notre article sur le château du 17e s).

Sur le cadastre de 1810 (napoleonien), le quartier de Vière comptait encore une dizaine de maisons habitées par quelques familles.

Malgré les dégradations subies, et avec quelques réparations, l’église continua à recevoir les fidèles jusqu’à la moitié du 19ème siècle.
En 1868, le lieu sera interdit « pour n’être plus convenable » et une nouvelle église va voir le jour en 1874 au quartier du Collet (actuel village) sur un terrain cédé par la famille de Ventavon. Elle conserve le nom de Saint Thomas et devient l’église paroissiale de Jarjayes (voir notre article sur l’église moderne de Jarjayes).

A la date de la photo, vers 1890, le quartier de Vière n’abrite plus aucune maison, hormis le presbytère et deux vieilles masures à l’entrée sud au pied du vieux village (Porte du Midy), en bordure de l’ancien chemin de Valserres (où se trouve la Pierre du costel , voir le glossaire de noms et appellations des lieu-dits de Jarjayes).

La commune compte 418 habitants au recensement de 1891.
Le maire est M. Jean Brochier. Il précède M. Séraphin Valentin qui sera élu en 1896 ;
En 1891 le curé est M. Jean Martin; il sera remplacé en 1893 par l’Abbé Félix Allemand, qui est l’auteur de l’ « Histoire de Jarjayes » paru en 1895 dans le Bulletin de la Société d’Etudes des Hautes-Alpes.
L’instituteur est M. Urbain Oddou. Il est secondé par son épouse Adèle dans l’ancienne école qui nécessite des travaux de réparation. Un projet de nouvelle maison-école est envisagé. Il sera réalisé au début du 20e siècle en lieu et place de l’ancienne école.

Au château, M. Jean Mathieu de Ventavon Avocat, Conseiller Général des Hautes-Alpes est décédé à Jarjayes dans sa 80e année le 1er août 1889 laissant sa veuve Madame Anne Tournu de Ventavon née Bonnet, et ses deux fils Mathieu (1838) et Edouard (1841).
Son fils cadet, Edouard (Grenoble 1841- Digne 1899 ) juge au Tribunal civil de Saint-Étienne dans la Loire depuis 1868, conseiller général des Hautes-Alpes, et son épouse Marie Fraisse (1845-1916) font des aller-retours entre leurs résidences de Jarjayes et Saint-Etienne .
En 1899, revenant de Nice à Jarjayes, Edouard Tournu de Ventavon sera atteint d’apoplexie (AVC), à Digne, et mourra dans cette ville, à 58 ans, le 17 juin de la même année. Il sera inhumé à Jarjayes (voir notre article sur la famille Tournu de Ventavon de Jarjayes).

Pour vous situer le contexte de l’époque, voici un extrait de l’annuaire départemental des Hautes-Alpes relatif à la commune de Jarjayes (site gallica.bnf.fr) :

Annuaire départemental des Hautes-Alpes - Jarjayes année 1895

Le 19e siècle touche à sa fin.
Les progrès enregistrés au niveau de la chromatisation rendent possible la mise au point de procédés couleurs performants dès le début du 20e siècle. La plaque autochrome, premier procédé industriel de photographie en couleurs (brevetée en 1903), est commercialisée par Louis et Auguste Lumière en 1907. Le 20e siècle verra le développement et la vulgarisation de la photographie.

Les vieilles photos ont cette capacité étonnante de capturer non seulement des moments, mais aussi des histoires et des souvenirs qui perdurent.
Sans doute existe t-il d’autres photographies de Jarjayes antérieures ou comtemporaines de cette époque..
Si vous en connaissez, l’Association Trois-Châteaux sera heureuse d’en récupérer des copies afin de les décrypter avec vous et d’en faire profiter le plus grand nombre.
D’ailleurs, qui n’a pas chez elle ou chez lui, dans un placard ou au grenier, un vieux carton rempli de photos oubliées ? Alors à vos cartons !

Dans l’attente, vous pouvez admirer une version agrandie de la photo de la chapelle qui est exposée au Café Associatif Chez Denise à Jarjayes, lequel vous accueille les mardi et vendredi à partir de 18H.

JS

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Ici vous découvrirez nos actions passées et à venir mais aussi du contenu sur le village de Jarjayes, son histoire et son patrimoine. 

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